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Le Pr Geoffrey Raisman salue «le triomphe d'une idée». Pour le Dr Pawel Tabakow, le rêve «est devenu réalité». Darek Fidyka, quant à lui, évoque «une renaissance». Ce Bulgare âgé de 40 ans, blessé en 2010 par l'ex-mari de sa compagne qui lui avait asséné plusieurs coups de couteau dans le dos, était paralysé jusqu'à la taille. La transplantation en 2012, le long de la zone lésée, de cellules nerveuses prélevées dans son bulbe olfactif aurait permis à sa moelle épinière de repousser. Une première, plus importante «que le premier pas de l'homme sur la Lune», selon Raisman.

Le neuroscientifique (University College of London) a démontré, il y a trente ans, que certaines cellules du bulbe olfactif se renouvelaient sans cesse. Grâce à elles, il a réparé la moelle épinière de rats, et des chercheurs de l'université de Cambridge ont rendu leurs pattes à des teckels en 2012. «Cette technique avait un effet sur des animaux avec des lésions très limitées, nuance Alain Privat, directeur de recherches honoraire à l'Inserm. On pensait que cela ne marcherait pas avec des lésions importantes, qu'il n'y avait donc pas d'application médicale chez l'homme.»

Sensations retrouvées

L'état de Darek Fidyka s'est amélioré, comme le montre un reportage de la BBC. Selon l'étude scientifique publiée dansCell Transplantation, il a retrouvé certaines capacités perdues. Trois mois après l'opération, sa cuisse gauche s'est «réveillée» ; à six mois, il a fait ses tout premiers pas ; désormais, il marche avec un déambulateur, a récupéré des fonctions sexuelles et des sensations dans la vessie et l'intestin, et est convaincu de redevenir tôt ou tard «indépendant».

Un certain nombre de questions restent cependant en suspens. Pour quelle raison, tout d'abord, le Dr Pawel Tabakow, qui a opéré le patient à Wroclaw, en Pologne, a-t-il choisi de prélever un bulbe olfactif pour y récupérer les cellules dont il avait besoin? Nos bulbes olfactifs permettent à notre cerveau de «reconnaître» les odeurs, et même si nous en possédons deux, l'un ne peut pas remplacer l'autre et, en cas de défaillance, il y a souvent des pertes d'olfaction.

En l'occurrence, le patient semble avoir vite récupéré ses fonctions olfactives (ce qui ne manque pas de surprendre ses médecins). Par ailleurs, une perte partielle d'odorat est acceptable si elle permet de retrouver ses jambes. Mais, ajoute le Dr Privat, «on peut avec une “simple” biopsie prélever quelques milliers de cellules sans enlever le bulbe, puis les cultiver. Ce n'est pas une opération très compliquée», note le médecin qui précise que prélever un bulbe olfactif n'aurait probablement pas été autorisé en Grande-Bretagne. «Rien n'est simple en médecine, répond le Dr Tabakow au Figaro. Chez l'homme, un bulbe donne la quantité minimum de cellules nécessaires à la transplantation. Nous tentons d'améliorer notre technique.»

Opéré il y a deux ans, ce n'est que 6 mois après l'opération et de nombreux efforts que le patient a été capable de marcher avec l'aide de barres parallèles et d'attelles. Crédits photo :

Par ailleurs, pourquoi l'expérience a-t-elle été menée dans un hôpital peu connu de Pologne, et non à Londres qui possède d'excellents centres de neurochirurgie? «Mon équipe a mis au point sa propre technique de transplantation depuis 2008, deux ans avant de commencer à coopérer avec le Pr Raisman, et nous sommes les seuls neurochirurgiens au monde à avoir traduit en clinique la science de Raisman, se défend le Dr Tabakow. On peut en revanche se demander pourquoi le Pr Raisman n'a pas réussi à coopérer avec des neurochirurgiens britanniques.»

Pas de patient contrôle

Difficile d'affirmer que la transplantation de cellules est réellement à l'origine des progrès de Darek Fidyka. Il a bénéficié de plusieurs techniques en sus de cette transplantation (réfection du tissu cicatriciel, greffe de deux fragments de nerfs, longue rééducation…) et aucun patient «contrôle» n'a permis de comparer les résultats. De plus, la moelle du patient n'était pas totalement sectionnée. Dans ce cas-là, jusqu'à 20 % des patients peuvent récupérer spontanément. Enfin, note Alain Privat, la revue qui accueille l'étude «sent un peu le soufre» et a été récemment sanctionnée pour des pratiques éthiques contestables.

Darek Fidyka est le héros d'une belle histoire, qui ne doit pas laisser croire que la paralysie appartient au passé. L'équipe du Dr Tabakow espère recruter de nouveaux patients l'an prochain. «Quand l'hystérie médiatique sera un peu retombée.»

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